William Christie : la « terreur » des pupitres serait-il aussi un « prédateur » sexuel ?

Article publié dans notre n°136 du mois de mars 2021

En novembre dernier (dans notre numéro 133), on publiait un article sur le village de Thiré, rebaptisé pour l’occasion « Baroque’land » en raison de la place prise par William Christie et son ensemble musical Les Arts Florissants dans le bourg. Suite à ce papier, nous avons recueilli de nombreux témoignages sur la personnalité du chef d’orchestre. Et autant dire qu’il apparaît sous un nouveau jour : colérique, abusant de son pouvoir, voire « terrorisant » des chanteurs et musiciens jusqu’à briser des carrières… Et pour compléter le tableau, William Christie est aussi accusé de violences sexuelles, une plainte pour viol ayant même été déposée l’an dernier. Derrière le décor baroque, des coulisses peu reluisantes…

Il est l’un des plus grands chefs d’orchestre du monde. Un génie respecté, capable de « sublimer un concert ». Un mélomane qui a redonné à la musique baroque ses lettres de noblesse grâce à son ensemble musical qu’on ne présente plus, du moins dans l’univers de la « grande musique ». Voilà pour le côté pile de William Christie. Côté face, le « seigneur de Thiré » a une personnalité pour le moins… clivante. Au fil de notre enquête, nous avons échangé avec des personnes qui ont fréquenté de près ou de loin le claveciniste franco-américain, des années 1980 jusqu’à aujourd’hui.

Beaucoup le définissent comme un leader charismatique mais qui a du mal à contenir ses émotions, pouvant « perdre pied parfois ». Certaines personnes passées par les Arts Florissants gardent même un souvenir traumatisant de cette expérience. Nombreux sont les artistes, des femmes notamment, pourtant loin de William Christie depuis de nombreuses années, qui n’ont pas souhaité nous parler, pour ne pas raviver ce souvenir douloureux. « Il y a des pages tournées qui sont parfois complexes à rouvrir », nous a ainsi précisé une ancienne chanteuse. Beaucoup ont préféré rester anonymes.

Comment expliquer un tel malaise, encore aujourd’hui ? De l’avis de tous, le personnage de William Christie est ambivalent, « à la fois très attachant et capable d’être absolument odieux ». Et les illustrations ne manquent pas. À commencer par ses coups de gueule mémorables, qui ont traversé les générations, si on en croit le nombre d’anecdotes qu’on nous a racontées. « Bill », le surnom par lequel il a l’habitude de se faire appeler, peut péter un plomb pour un oui ou pour un non… capable d’exiger « qu’on fasse taire ce chien » qui aboie trop fort ou de menacer de quitter un lieu si la climatisation n’est pas éteinte sur-le-champ… Même le public n’est pas épargné ! « On ne compte plus le nombre de fois où il s’est arrêté et a hurlé parce que des gens parlaient, ou qu’un téléphone sonnait », nous dit-on. Ah, assister à une de ses représentations, c’est la certitude de voir du spectacle !

De la réalité à la fiction…

Mais si ces coups de sang sont parfois relatés avec une pointe d’amusement, d’anciens membres ont une vision bien plus sombre du mélomane. Le ténor Jean-Paul Fouchécourt, qui a fait partie de l’ensemble musical dans les années 1990, n’a pas de mots assez forts à l’encontre de William Christie : « Il construit autant qu’il peut détruire des gens. Musicalement, c’est une montagne. Mais humainement, on est en face d’une petite personne, pour ne pas dire une horreur… Il a obtenu son prestige par la terreur, tout le monde tremblait à son contact. Il humiliait des gens en public, artistes ou régisseurs. En concert, je l’ai vu se retourner face à la salle pour montrer les faiblesses de tel artiste…  »

Les défenseurs de William Christie assurent que ce comportement relèverait du passé. Reste que le personnage est si controversé qu’il a même inspiré un film : « Le Pont des arts », réalisé en 2004 par Eugène Green, qui le connaît bien pour avoir travaillé avec lui par le passé. Certains ne voient dans cette œuvre qu’un acte de rancœur après que les relations entre les deux hommes se sont dégradées. Contacté, le réalisateur laisse planer le doute sur le caractère biographique : « Le Pont des arts est un film de fiction et ce n’est pas ma fonction d’alimenter ce genre de scandale à la mode »

Pourtant, dans le petit milieu du baroque, il est de notoriété publique que ce long-métrage n’est rien d’autre qu’un pamphlet « anti-Christie »… Le personnage du chef d’orchestre tyrannique, appelé « L’innommable » et joué par Denis Podalydès, serait directement inspiré par William Christie lui-même. Tout, dans le scénario, nous rappelle en effet le claveciniste de Thiré : les intonations de voix, l’accent, jusqu’au nom de l’ensemble musical, « Les délices triomphantes »… Mais ceux qui ont vu William Christie à l’œuvre retiennent surtout les phrases assassines, « authentiques » nous dit-on, du chef envers le personnage d’une jeune chanteuse, Sarah. Celle-ci, poussée à bout, finira par mettre fin à ses jours.

Si dans la « vraie vie », ça n’est pas allé aussi loin, certains font clairement le parallèle entre Sarah et des artistes aux « carrières brisées » par Christie, en particulier une chanteuse aujourd’hui décédée, Birgit Grenat. Elle a fait partie du tout-début des « Arts Flo », autour de 1980.Selon son frère, Bertrand Grenat, Birgit Grenat a été victime de « harcèlement moral » : « Il lui répétait qu’elle avait détruit sa voix, lui disait qu’elle chantait faux. Elle a fini par craquer et a quitté la formation au bout de quelques mois », relate-t-il, estimant que cette expérience malheureuse a « ruiné sa carrière ».

Bien sûr, tous les témoignages que nous avons recueillis ne sont pas du même acabit. Nous avons échangé avec des musiciens ou chanteurs passés par les « Arts Flo » ou travaillant aujourd’hui avec l’ensemble, qui défendent bec et ongles William Christie. La chanteuse Agnès Mellon, membre des Arts Florissants dans les années 1980, assure être « très attachée » à l’homme, à qui elle « doit beaucoup ».

Un autre chanteur, devenu lui-même chef d’orchestre, estime « avoir eu de la chance de travailler avec lui pendant cinq ans. C’était un tremplin extraordinaire ». Mais même parmi ses « soutiens », certains avouent qu’ils ont quitté Les Arts Flo par « saturation », à l’instar de Christopher Bayton, qui a été délégué général de l’institution. S’il assure avoir passé « [s]es plus belles années professionnelles là-bas », il est parti parce qu’il n’en pouvait plus : « Ses demandes étaient incessantes, il mettait une pression constante. C’est quelqu’un de très exigeant, ce qui finit par être fatigant. Et des gens avaient peur de lui, vraiment ».

« On ne peut pas plaire à tout le monde »…

Soucieux de répondre aux accusations, William Christie a accepté de nous rencontrer. C’est un homme de 76 ans posé et sûr de lui qui nous a reçu à Thiré. S’il reconnaît « volontiers » qu’il peut facilement monter dans les tours, la remise en cause s’arrête là. Il n’est pas le seul chef à avoir les nerfs qui lâchent en public, assure-t-il. « J’ai un certain nombre de collègues qui peuvent aussi s’arrêter en plein concert parce qu’un bruit les dérange. Il y a parfois une exigence, une attitude envers la musique qui peut mener à des réactions comme ça, parfois disproportionnées », se défend-il. Avant de balayer les critiques les plus virulentes d’un revers de la main : « Neuf artistes sur dix qui ont travaillé avec moi se rappellent surtout des moments de grâce. On ne peut pas plaire à tout le monde. Que je puisse avoir un caractère fort, oui, mais abusif, non ! », clame-t-il.

Ne lui parlez surtout pas « d’humiliations » et encore moins de « maltraitance » ou de « terreur » ! « Je n’y crois pas. Faire de la musique dans un ensemble est à la fois difficile et merveilleux. Les personnes qui me font ces critiques très dures n’étaient peut-être pas faites pour les Arts Florissants et ont été remplacées par une sélection naturelle », justifie-t-il. Concernant le film d’Eugène Green, William Christie l’a vu. « Il m’a fait très mal car il est présenté comme une sorte de réalité. Voir que j’aurais pu pousser quelqu’un jusqu’à ça (le suicide du personnage principal, NDLR), c’est cruel ! »

« Il m’a cassé »

Outre le climat de peur décrit par de nombreuses personnes, William Christie serait, aux yeux de certains, un « pervers », voire un « prédateur » sexuel, draguant allègrement les jeunes hommes. « Au début des années 1980, les collègues masculins se disaient en plaisantant qu’il ne fallait pas rester seul avec lui ! », se rappelle Agnès Mellon, en souriant.

Mais un artiste, passé par les Arts Flo dans ces années-là, avant de fonder son propre ensemble et d’acquérir une certaine notoriété, porte des accusations très sérieuses envers William Christie, puisqu’il affirme avoir été victime de viol. Les faits se seraient produits en 1985, alors que William Christie l’avait invité à dormir chez lui, au lieu-dit La Petite Coudraie, à Sainte-Hermine, où le chef logeait avant de s’installer dans sa demeure actuelle, à Thiré. « J’avais 25 ans, c’était après un concert à l’église de Mareuil-sur-Lay. On a bu un verre entre musiciens. Puis il m’a proposé de passer la nuit chez lui. Le lendemain matin, il m’a fait une fellation de force, j’ai dû me reculer », relate-t-il.

L’artiste, habitant en Vendée, a porté plainte en mai 2020 à la gendarmerie de Luçon. William Christie a été entendu en juin puis « la procédure a fait l’objet d’un classement car les faits de viol dénoncés sont prescrits », nous fait savoir le Parquet de La Roche-sur-Yon. L’artiste affirme que le chef des Arts Florissants a voulu recommencer quelques temps après, à Paris. « Cette fois, j’ai pu m’échapper », raconte-t-il. « Mais il m’a cassé, il m’a enlevé mon énergie. »

Interrogé sur ce sujet, William Christie se dit « attristé » par la tournure qu’a pris l’affaire. Pour lui, c’est uniquement par « aigreur » que le musicien aurait porté plainte contre lui. « Cela me cause beaucoup de peine car ce n’est pas l’image que j’ai de lui », lâche-t-il. Pourquoi porte-t-il plainte 35 ans après les faits ? Pourquoi a-t-il continué à jouer dans notre ensemble pendant 10 ans ? », demande-t-il avec une pointe d’ironie. Et faisant fi, au passage, des mécanismes complexes à l’œuvre dans ce genre d’affaires qui font que, très souvent, les victimes présumées ne se manifestent en effet que des années, voire des décennies plus tard…

Mais William Christie ne se démonte pas, ce n’est pas le genre de la maison : « Cet artiste est amer, haineux. Cette plainte vise surtout à me punir, moi, mais aussi les Arts Florissants. Cela dépasse largement un incident sexuel. Je n’ai jamais vécu un moment non consenti dans mon activité sexuelle, y compris avec lui », assène-t-il avec un aplomb déconcertant.

Pourtant, ce musicien ne serait pas le seul à avoir « subi les assauts » de « Bill », nous a-t-on dit. Selon nos informations, un autre ancien membre des Arts Florissants aurait été agressé par William Christie dans les années 1980. D’après les éléments que nous avons recueillis, l’artiste aurait été « coincé dans un coin » par le chef d’orchestre, qui cherchait à l’embrasser, et aurait fini par le gifler pour se dégager. La personne concernée, si elle ne dément pas, n’a pas souhaité nous en dire davantage. À notre connaissance, aucune plainte n’a été déposée. Interrogé sur ce sujet, William Christie est catégorique : « Je ne vois pas de quoi, ni de qui vous parlez. Il y a beaucoup de ragots », balaie-t-il, avant de couper court à la discussion : « C’est de la fiction. » Pour la star du baroque, aucun doute : ces gens-là se font des films…


Accusations de violences sexuelles : Yves Auvinet (à moitié) informé…

Le musicien qui a déposé plainte pour viol contre William Christie l’assure : il a informé Yves Auvinet, le président du Département, ainsi que Jean-Daniel Ménard, directeur adjoint en charge de la culture, du « comportement inapproprié » de William Christie. « C’était en mars 2019, au cours d’une réunion au Département. Nous en sommes arrivés à parler des Arts Florissants, et j’ai fini par leur dire, énervé : “Attention à qui vous versez des subventions, c’est inadmissible de soutenir un tel pervers !”. Je ne sais pas s’ils ont vraiment compris. Ça s’est fini en queue de poisson, ils m’ont dit que ce n’était pas le lieu ni le moment. »

De son côté, le Département indique qu’aucune référence à des « atteintes sexuelles ni, a fortiori, à un viol » n’a été faite explicitement par l’artiste. Après cette rencontre, « il n’y a pas eu d’échanges à ce sujet » en interne, nous indique-t-on. Rappelons que la Vendée co-organise avec les Arts Florissants le festival Dans les jardins de William Christie, chaque année en août. Pour l’occasion, l’institution apporte une aide matérielle non négligeable, atteignant 290.000 euros.