Victimes de prêtres pédophiles, leur souffrance est éternelle…

Le 23 octobre dernier, l’évêque de Luçon, Monseigneur Jacolin, a fait acte de repentance pour les victimes de pédophilie dans l’Église de Vendée. Un geste très fort et attendu après des années de silence. À cette occasion, nous republions ici en intégralité l’enquête que nous avions publié sur le sujet en février 2012.

Abusés dans leur chair et dans leur âme, certains se sont reconstruits ou tentent encore de le faire, d’autres ont enfoui leur extrême souffrance au plus profond d’eux-mêmes pour se protéger ; certains survivent à coups de neuroleptiques, quelques uns auraient en cours de route décidé d’en finir avec la vie… Tous ont un point commun, celui d’être passé par le petit séminaire de Chavagnes-en-Paillers, qui se révèle pour beaucoup être une machine à broyer les êtres humains plus qu’à les éduquer sainement selon les préceptes vertueux de l’église catholique. Enfants victimes d’abus sexuels (attouchements et viols en tous genres), ces hommes âgés de 50 à 60 ans veulent aujourd’hui témoigner des souffrances qui les hantent toujours, afin qu’elles soient écoutées et reconnues. Les faits subis étant prescrits pénalement, ils ont pour cela choisi la voie médiatique, qui reste leur ultime issue pour se faire entendre de tout le monde.

Natif d’Aizenay, Paul Bernard vit depuis des années sur l’Île de la Réunion. Pas par choix mais par nécessité, celle de survivre : « J’ai définitivement quitté la Vendée le 5 janvier 1991. Acculé au suicide, j’ai voulu sauver ma peau, et comme je n’avais pas envie de mourir… ». Aujourd’hui âgé de 59 ans, ce n’est sans doute pas un hasard s’il exerce la profession d’infirmier spécialisé en… psychiatrie. La résultante d’une scolarisation vécue au début des années soixante au sein du petit séminaire de Chavagnes-en-Paillers. « Tout a commencé lorsque j’avais 8 ou 9 ans. À l’époque, les curés écumaient les écoles pour proposer aux enfants de devenir à leur tour prêtre. Pour leur permettre de vérifier leur vocation, leur foi, ceux qui le souhaitaient étaient invités à participer à des retraites de quelques jours. C’est là que j’ai été abusé pour la première fois. Alors que j’étais en confession, à genoux, en culotte courte, la main du curé a saisi mon sexe et l’a masturbé. Ma première approche de la sexualité… », se souvient Paul Bernard.

Pour mieux comprendre, il faut se remettre dans le contexte de l’époque, de l’après Seconde Guerre mondiale au début des années 1970. En Vendée, encore plus qu’ailleurs, l’église était omniprésente, elle avait une grande influence sur les habitants, notamment dans les campagnes. « De véritables sergents recruteurs écumaient les écoles du département, utilisant des techniques très modernes pour le bourrage de nos jeunes crânes, notamment des films cinématographiques », se souvient Thomas, jeune quinquagénaire qui préfère rester anonyme. Lui aussi a été caressé par un prêtre lors d’une confession.

« Une pratique pas systématique mais très courante. On en parlait entre mômes, on se demandait entre nous ‘’alors toi aussi il t’a caressé le zizi ?’’, sans avoir conscience de la gravité de tout ça… ». S’il en était besoin, ces propos sont corroborés par d’autres, comme Robert Rocheteau, animateur commercial Vendéen bien connu, qui travaille sous le pseudo de Jean-Robert. « L’embrigadement a commencé pour tous vers nos dix ans, avec des séances de catéchèse et la descente régulière d’un abbé. J’allais au catéchisme le jeudi. Nous étions ébahis devant la vie des missionnaires, nous voulions cette vie-là ! On ne peut pas savoir quel est le désir profond d’un gamin de cet âge… Mais à cette époque, quand il avait montré le moindre sentiment favorable à la prêtrise, on le prenait et on l’enfermait tout de suite dans un établissement spécialisé appelé séminaire, pour pouvoir le diriger facilement. J’en ai beaucoup souffert. C’était un embrigadement au détriment de nos parents. Ce n’était pas un enlèvement mais presque. Tout était inhumain et violent là-bas, et nous ne rentrions à la maison que trois fois par an. Nous étions perturbés, je l’ai été ».

Des prêtres pervers et manipulateurs

Jean-Robert a fréquenté plusieurs séminaires bretons avant d’arriver à celui de Chavagnes à l’âge de 14 ans. « Partout où je suis passé j’ai été confronté à une protection rapprochée, voire trop rapprochée de certains curés… Et encore, j’ai eu de la chance par rapport à certains copains parce que j’étais le petit neveu du supérieur d’un pensionnat près de Rennes, et donc protégé. À Chavagnes, j’ai côtoyé beaucoup de curés vendéens connus sur la place publique, que je croise encore dans les rues, dans les communes… Des images me reviennent en tête, et je ne peux m’empêcher de me dire que ces mecs-là sont encore avec des gamins, qu’ils leur font la catéchèse. J’ai mal… tellement mal que j’aurais envie d’y mettre un ‘’poing final’’ ! ».

Gérard a lui aussi passé trois années à Chavagnes, à la fin des années 1960 ; il décortique les techniques perverses des abuseurs : « Leur but était de créer une complicité en usant de leur rôle d’éducateur, d’adulte référent. Ceux qui paraissaient les plus gentils se sont révélés être les plus dangereux. Progressivement, ils nous amenaient à accepter leurs caresses et à leur en prodiguer. C’est ainsi que pendant un an j’ai été attouché et masturbé, le soir dans le noir, après l’extinction des feux. Je n’ai pas pu repousser ces mains car j’étais tétanisé, dans l’incapacité de le faire, je ne savais même pas si c’était bien ou mal ».

Claude, lui, présent à la même époque que Gérard, a eu la force de résister : « C’était lors d’un cours… d’éducation sexuelle ! Mon éducateur de conscience a tenté de me caresser, je l’ai repoussé en lui faisant comprendre qu’avec moi c’était pas la peine, et j’ai été tranquille. Ces curés de Chavagnes devaient nous éduquer à la vie, nous enseigner des choses, nous apporter un cadre moral, nous rassurer, mais certains faisaient tout le contraire de ce qu’on attendait d’eux, c’était très déroutant… ».

Consciemment ou non, les abuseurs savaient choisir leurs victimes et gagner la confiance de mômes fragilisés arrachés à leur famille et évoluant durant des années dans un univers exclusivement masculin, sans autres points de repères que leur encadrement, qui se substituait de fait à leurs parents. Une vraie bouillie psychologique détruisant des enfants en pleine construction identitaire. Attouchements et viols se seraient déroulés partout, aussi bien en cours que dans les dortoirs, en confession ou bien lors de séjours à l’extérieur. « Ils représentaient Dieu sur Terre, étaient donc à nos yeux les détenteurs de l’autorité morale, de la vérité, du bien et du mal. Ils véhiculaient une image terrible de la femme pècheresse, la démone source de tous les dangers pour les hommes. Ils nous tripotaient tout en nous disant qu’il ne fallait pas faire ça, un truc de fou, très perturbant », analyse Thomas, qui souvent emploie les mêmes mots que les autres abusés pour décrire les dégâts causés.

Leurs camarades ignorants et jaloux de « privilèges » imaginaires les surnommaient « chouchous », ces victimes d’adultes qui devaient les éduquer et les aider à grandir. Trahis doublement par leur famille de substitution et leurs propres parents, qui pour beaucoup ne les ont pas crus. Paul Bernard : « j’ai essayé de leur en parler, mais on ne m’a pas cru, c’est terrible de se faire traiter de menteur par les siens alors qu’on est une victime ». Pareil pour Thomas : « Un jour, j’ai dit à mes parents que les curés c’est tous des pédés, et j’ai pris une baffe. Mon père m’a rétorqué que ça ne pouvait pas exister, que j’étais un affabulateur. Même actuellement ma mère refuse d’en parler ». Alors puisque personne n’a voulu les croire, ils ont même fini par douter eux-mêmes de la réalité des faits, jetant dessus une chape de plomb, souvent jusque vers l’âge de la quarantaine.

Des sévices aux conséquences multiples

S’il en était besoin, leurs propos sont en quelque sorte validés par un homme d’église, le père Olivier Gaignet, actuellement en poste dans le doyenné de Fontenay-le-Comte. « J’étais au séminaire de Chavagnes entre 1953 et 1956, et je ne suis pas surpris par ce que ces hommes racontent, même si moi je n’ai pas été personnellement confronté à ces problèmes-là. Ce sont les plus jolis et les plus brillants qui étaient embêtés par les encadrants, ce qui n’était pas mon cas ! Après, c’est vrai que je me suis retrouvé parfois dans des postures étranges qui interpelaient… On savait aussi que certains allaient dans les chambres des profs, mais pas ce qu’ils y faisaient », rapporte ce prêtre, qui garde des souvenirs « horribles » de ce séminaire en terme d’encadrement, d’enseignement et de violence, car comme tous nos témoins l’ont confirmé les tabassages et brimades en tous genres étaient monnaie courante… en plus du « reste » pour certains.

Les multiples sévices subis par les victimes ont eu pour conséquences retards et échecs scolaires, difficultés dans leurs relations sexuelles adultes, d’intenses souffrances psychologiques et psychosomatiques avec le développement de maladies récurrentes que la médecine ne comprenait pas. Thomas : « Suite à tout cela, je me suis renfermé, je suis devenu sombre, taciturne, les autres me rejetaient. Le monde des adultes s’était écroulé pour moi. Au moment de la pré-puberté de mon fils et de ma fille, j’ai eu du mal à les embrasser, pour moi c’était dégoûtant. Je ne supportais pas ça, l’image de père me renvoyait au mien, que j’associais aux pédophiles car il était de leur côté en ne m’ayant pas cru ». Paul Bernard : « Je suis tombé gravement malade en 1978, mais les analyses ne montraient rien et j’ai eu affaire à des soignants qui ne m’ont pas cru, se sont mêmes moqués de moi. J’ai mis trente ans à m’en sortir… ».

Leur vie personnelle et l’actualité a fait que leurs traumatismes longtemps enfouis ont ressurgi. Comme au début des années 2000 avec la multiplication des affaires de pédophilie, et puis l’émission de téléréalité « Le pensionnat de Chavagnes ». Certains, comme Thomas ou Paul, ont entrepris de rechercher d’anciens camarades pour essayer de parler, d’échanger, voire d’intenter des actions judiciaires. Trois d’entre eux ont témoigné longuement en 2001 au cours d’une émission émouvante diffusée sur France Bleu Loire Océan, afin de libérer leur parole. Leur histoire s’est diluée dans le tintamarre médiatique, devenant en quelque sorte banale, alors qu’ils avaient souffert pendant trente ans parce que chacun croyait avoir été le seul à subir tout ça… Aujourd’hui encore, ils ont la rage, contre l’église (ils sont devenus athées, anticléricaux, voire ont demandé leur apostasie), contre ceux qui les ont abusés, ceux qui ne les ont pas crus. Les faits étant prescrits pénalement, certains étudient l’éventuelle possibilité d’intenter une action judiciaire au civil, pas par souci de vengeance mais pour que leur souffrance soit reconnue, une souffrance ad vitam aeternam qui ne demande qu’à être allégée.

Sources : France Bleu Loire Océan, mai et juin 2001 ; « Animateur en Vendée et partout ailleurs… », livre de Robert Rocheteau, éditions Offset 5.

NB : Fermé au début des années 1970, le séminaire est occupé depuis 2002 par le Chavagnes International College, un internat catholique s’inspirant de la tradition scolaire britannique, qui a reçu la bénédiction de l’évêque de Luçon mais n’a rien à voir avec le petit séminaire.


Un abuseur toujours aumônier dans un collège…

La plupart des abuseurs cités par nos témoins sont aujourd’hui décédés ou bien finissent tranquillement leurs vieux jours terrestres dans la maison de retraite du clergé vendéen, installé sur la commune de… Martinet, ça ne s’invente pas ! En revanche, un des bourreaux pédophiles de l’époque est toujours en fonction auprès d’enfants, puisque aumônier dans un collège catholique vendéen, ce qui inquiète et scandalise les victimes. À leur époque, il était très jeune, animateur et… abuseur actif, avant d’endosser d’importantes responsabilités par la suite au sein du diocèse de Luçon. N’ayant jamais été condamné du fait de la prescription pénale privant ses victimes d’un procès, nous ne publierons pas son nom. « Il avait cette réputation-là, en effet, je crois même qu’il avait été dénoncé, mais sans conséquence, peut-être parce qu’il est issu d’une grande famille vendéenne…  », indique le père Olivier Gaignet.

Contacté, l’évêché de Luçon dit « tomber des nues, ne pas être au courant », tout en promettant « d’enquêter » sur ce religieux dénoncé par toutes les victimes rencontrées, qui pour la plupart ne se connaissent pas et n’étaient pas à Chavagnes aux mêmes époques. D’autres abuseurs ne sont pas passés entre les gouttes, dénoncés à temps ils ont été condamnés par la justice. La plus grosse affaire remonte à 1997, elle concerne l’abbé Noël Lucas, qui était un proche collaborateur de l’évêque alors en poste, Mgr François Garnier. Enseignant au séminaire de Nantes (tiens, tiens…) et formateur au plus haut niveau du diocèse vendéen, ce prêtre a reconnu avoir violé plusieurs garçons âgés de 12 à 15 ans lors d’activités de patronage et de voyages à l’étranger. La cour d’assises l’a condamné en 1999 à seize ans de réclusion criminelle.

Plus proche de nous, c’est un instituteur à la retraite d’une école catholique qui, en 2009, a été condamné à six mois ferme pour agressions sexuelles sur des fillettes, dans sa classe du Poiré-surVie. Les faits remontaient aux années 1990. Enfin, signalons il y a un an la condamnation à Lyon de Laurent-Marie Brillaud, prêtre originaire de Vendée âgé de 48 ans, multirécidiviste qui était passé du réel au virtuel en matière de pédophilie. Déjà condamné pour des relations interdites avec des mineurs, il venait de se faire attraper dans un cyber-café alors qu’il était en train de surfer sur des sites pédophiles. Ces trois exemples ne sont pas exhaustifs…


L’église vendéenne sur la réserve

« C’est rappeler que la vie, toute vie, doit être respectée de la conception à la mort naturelle. C’est affirmer la dignité de tout être humain, aussi fragile soit-il ». Ces beaux mots de Mgr Alain Castet, évêque de Luçon, ne sont pas destinés aux victimes des prêtres pédophiles, mais une invitation lancée à ses ouailles pour participer à la 8e Marche de la vie, qui s’est déroulée le 22 janvier dernier à Paris. En clair, une manif contre l’avortement. Bien évidemment, nous avons voulu donner la parole à l’église vendéenne concernant la pédophilie en son sein, qui n’est pas niée d’ailleurs, mais notre demande a été accueillie avec circonspection, réserve, méfiance même.

On sentait nos interlocuteurs réceptifs mais inquiets aussi, pas contre le fait de s’exprimer mais… éventuellement après la parution de l’article. Chargé de la communication et des relations avec la presse, Grégoire Moreau a tout de même eu quelques mots : « C’est clair qu’il s’est passé des choses au séminaire de Chavagnes, qu’il y a eu des abus, dans un contexte et une époque qui étaient différents de ceux d’aujourd’hui, où l’église collabore aisément avec les autorités. Nous sommes tous affligés par ce qu’ont subis ces hommes, auxquels nous adressons un message de prière, de compassion et de soutien ».

Il est regrettable que notre échange n’ait pu avoir lieu, car c’était l’occasion d’évoquer les évolutions de l’église face à ce sujet, contrainte depuis quelques années de collaborer avec les autorités et de réagir vivement, suite aux multiples scandales pédophiles catholiques dans le monde entier. Depuis dix ans, l’attitude des plus hautes autorités ecclésiastiques a radicalement changé, sous la pression ; il n’est plus question de cacher, de protéger, de taire, de régler ces affaires-là en interne, mais de prévenir, former, et remettre à la justice les brebis pour le moins égarées.

Les papes Jean-Paul II comme Benoît XVI prônent la tolérance zéro, mesures qui parfois tendent à rester théoriques selon les hommes qui animent les diocèses, certains estimant toujours que la justice des hommes n’a pas à se substituer au châtiment divin… L’église vendéenne va dans ce sens évolutif, comme l’indique le père Olivier Gaignet : « Aujourd’hui, il y a de vraies formations pour les futurs prêtres, les responsables des séminaires sont même terrorisés par d’éventuelles dérives pédophiles. Des précautions sont prises, les candidats à la prêtrise testés, évalués, notamment sur leur maturité ». Dommage que l’évêque n’ait pas voulu nous causer de tout ça…